Nous croyons connaître nos cinq sens. Ils nous permettent de voir, d’entendre, de toucher, de goûter et de sentir. Ils nous renseignent sur le monde. Du moins le croyons-nous. La langue française est plus sage que nous. Depuis longtemps, elle a compris que les sens ne servent pas seulement à percevoir les choses, ce que nous exprimons par d’autres mots.
Nos cinq sens deviennent alors plus que des organes de perception : chacun ouvre une manière plus profonde d’habiter le réel. On passe de la vue à la clairvoyance et à la lucidité. Voir n’est pas seulement regarder ; c’est discerner. L’ouïe devient écoute et attention. Entendre une voix est une chose ; accueillir une parole en est une autre. Le toucher devient tact, passant du contact physique à la délicatesse de la relation. Et le goût devient saveur et sagesse. Peut-être ne devenons-nous pas sages en accumulant des connaissances, mais en apprenant à savourer le réel. Quant à l’odorat, il devient flair lorsque l’intelligence hésite encore. Quelque chose en nous sait déjà. Nous appelons cela l’intuition.
Nous vivons dans une époque saturée d’informations et nous regardons sans voir, nous entendons sans écouter, nous touchons des écrans, nous consommons sans goûter, nous respirons sans sentir. Peut-être la sagesse – la saveur – consiste-t-elle simplement à retrouver nos sens et à les affûter. Non pour fuir le monde, mais pour entrer plus profondément dans le réel. Car le réel ne se livre jamais à celui qui ne fait que le regarder. Il s’offre à celui qui apprend à le contempler, à l’écouter, à s’en laisser toucher, à le goûter et à le sentir… et à le pressentir.
