Souviens-toi du petit enfant qui se dresse sur ses deux jambes et tente de marcher. Il se lève, hésite, cherche son équilibre, avance un pied, tombe et recommence. Nous avons tous appris ainsi, mais nous avons oublié l’extraordinaire aventure de l’apprentissage de la marche.
Car marcher suppose une merveilleuse audace : accepter de perdre l’équilibre. Tant que nos deux pieds restent fermement posés sur le sol, nous sommes stables. Nous pouvons tenir debout. Mais nous n’allons nulle part. Pour avancer, il faut qu’un pied quitte le sol, que le poids du corps bascule sur l’autre jambe et que, pendant un bref instant, nous consentions au déséquilibre. Peut-être en va-t-il ainsi de toute existence.
Nous croyons trouver notre vérité dans la stabilité de nos certitudes, immobiles, les deux pieds plantés sur terre. Mais vivre, c’est quitter une position assurée, déplacer son centre de gravité, accepter de ne plus être tout à fait là où nous étions sans être encore là où nous allons. Ex-ister, c’est sortir de soi.
Deux, c’est le chiffre de notre immobilité : un pied à droite, un pied à gauche ; le oui et le non ; le vrai et le faux ; moi et l’autre ; le corps et l’esprit ; le dedans et le dehors. Nous aimons penser par deux parce que le monde paraît ainsi plus facile à ordonner. D’un côté ceci, de l’autre cela. Mais entre les deux peut surgir un troisième terme. Entre les deux pieds surgit le pas.
Et ce troisième terme ne supprime pas les deux premiers. Il les met en mouvement. Il transforme une opposition en relation, une stabilité en chemin. Les Anciens parlaient ainsi de « ramener le binaire à l’unité par le moyen du nombre Trois ». Non pas choisir un terme contre l’autre, mais découvrir ce qui peut les relier et les dépasser.
Peut-être est-ce cela, grandir : apprendre sans cesse à passer de deux à trois. Entre moi et toi se crée la relation. Entre la question et la réponse naît la recherche. Entre deux certitudes contradictoires s’ouvre un chemin. Et entre le pied qui demeure au sol et celui qui se porte en avant, un homme se met à marcher.
