La lettre de Romain Rolland à Sigmund Freud : « le fait simple et direct de la sensation de l’éternel »

Dans les années 1920, l’écrivain Romain Rolland, prix Nobel de littérature en 1915, jouit d’une immense célébrité. Il s’est courageusement illustré contre la guerre en publiant, dès 1914, son essai en faveur de la paix Au-dessus de la mêlée. Porté par son idéal humaniste et la quête d’un monde non violent, Rolland proclame son admiration pour Léon Tolstoï, grande figure de la non-violence et multiplie ses rencontres et correspondances avec Rabindranath Tagore et Gandhi (photo). Le sentiment océanique serait d’ailleurs directement inspiré de la spiritualité indienne et il apparaît dans cette lettre à Sigmund Freud tel que Rolland en dessine les contours. Voici le texte intégral de cette missive :

Romain Rolland à Sigmund Freud, le 5 décembre 1927. 

« Cher ami respecté, 

Je vous remercie d’avoir bien voulu m’envoyer votre lucide et vaillant petit livre*. Avec un calme bon sens, et sur un ton modéré, il arrache le bandeau des éternels adolescents, nous tous, dont l’esprit amphibie flotte entre l’illusion d’hier et… l’illusion de demain. –Votre analyse des religions est juste. Mais j’aurais aimé à vous voir faire l’analyse du sentiment religieux spontané ou, plus exactement, de la sensation religieuse, qui est toute différente des religions proprement dites, et beaucoup plus durable.

J’entends par là : – tout à fait indépendamment de tout dogme, de tout Credo, de toute organisation d’Église, de tout Livre Saint, de toute espérance en une survie personnelle, etc. –, le fait simple et direct de la sensation de l’« éternel » (qui peut très bien n’être pas éternel, mais simplement sans bornes perceptibles, et comme océanique). Cette sensation est, à la vérité, d’un caractère subjectif. Mais comme, avec des milliers (des millions) de nuances individuelles, elle est commune à des milliers (des millions) d’hommes actuellement existants, il est possible de la soumettre à l’analyse, avec une exactitude approximative.Je pense que vous la rangerez aussi parmi les Zwangsneurosen. Mais j’ai eu l’occasion de constater souvent sa riche et bienfaisante énergie, soit chez des âmes religieuses d’Occident, chrétiennes ou non-chrétiennes, – soit dans ces grands esprits d’Asie, qui me sont devenus familiers, – parmi lesquels je compte des amis, – et dont je vais, dans un livre prochain, étudier deux des personnalités presque contemporaines (la première est de la fin du XIXe siècle ; la seconde est morte dans les premières années du XXe), qui ont manifesté un génie de pensée et d’action puissamment régénérateur pour leur pays et pour le monde.Je suis moi-même familier avec cette sensation. 

Tout du long de ma vie, elle ne m’a jamais manqué ; et j’y ai toujours trouvé une source de renouvellement vital. En ce sens, je puis dire que je suis profondément “religieux“, – sans que cet état constant (comme une nappe d’eau que je sens affleurer sous l’écorce), nuise en rien à mes facultés critiques et à ma liberté de les exercer – fût-ce contre l’immédiateté de cette expérience intérieure. Ainsi, je mène de front, sans gêne et sans heurt, une vie « religieuse » (au sens de cette sensation prolongée) et une vie de raison critique (qui est sans illusion)…

J’ajoute que ce sentiment “océanique“ n’a rien à voir avec mes aspirations personnelles. Personnellement, j’aspire au repos éternel ; la survie ne m’attire aucunement. Mais le sentiment que j’éprouve m’est imposé comme un fait. C’est un contact. – Et comme je l’ai reconnu, identique (avec des nuances multiples), chez quantité d’âmes vivantes, il m’a permis de comprendre que là était la véritable source souterraine de l’énergie religieuse ; – qui est ensuite captée, canalisée, et desséchée par les Églises : au point qu’on pourrait dire que c’est à l’intérieur des Églises (quelles qu’elles soient) qu’on trouve le moins de vrai sentiment “religieux“. Éternelle confusion des mots, dont le même, ici, tantôt signifie obéissance ou foi à un dogme, ou à une parole (ou à une tradition), tantôt : libre jaillissement vital.Veuillez croire, cher ami, à mon affectueux respect. »

Sigmund Freud répond à l’écrivain le 14 juillet 1929 : « Votre lettre du 5 décembre 1927 et ses remarques sur le sentiment que vous nommez océanique ne m’ont laissé aucun repos. » Il dédiera son ouvrage Malaise dans la civilisation (1929) à Romain Rolland.

Source : Correspondance de Romain Rolland. Un Beau visage à tous sens, Cahiers Romain Rolland n°17, Albin Michel, 1967.

* L’avenir d’une illusion, Die Zukunft einer Illusion, livre de Sigmund Freud paru en 1927.

Retrouvez l’ensemble des textes déjà parus, dans la rubrique Archives – © Jean Dumonteil.

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