Connais-tu ce phénomène optique qu’on appelle Fata Morgana, du nom de la fée Morgane à laquelle on attribuait autrefois ces apparitions mystérieuses ? Dans certaines conditions atmosphériques, un paysage apparaît dans le ciel. Une côte, une montagne, un navire semblent flotter au-dessus de l’horizon, parfois étirés, renversés, démultipliés. Ce qui me fascine dans ce mirage supérieur, c’est qu’il ne montre pas quelque chose qui n’existe pas. Le paysage ou le navire sont bien réels, mais la lumière, réfractée par les différentes couches de l’atmosphère, nous les fait voir ailleurs. En quelque sorte, c’est une illusion qui ne ment pas, elle déplace le réel.
N’y aurait-il pas dans nos vies bien des Fata Morgana ? Nos souvenirs, d’abord. Ce que nous avons vécu a réellement existé, mais le temps en réfracte l’image. Il rapproche certains moments, en éloigne d’autres, embellit, assombrit, efface. Nous croyons regarder notre passé ; nous contemplons parfois son image suspendue au-dessus de l’horizon. Nos désirs aussi fabriquent des mirages. Nous apercevons au loin une réussite, une rencontre, une destination et nous imaginons le bonheur qui nous y attend. Ce que nous voyons existe peut-être, mais pas exactement là où nous le voyons, ni comme nous le voyons. Et puis il y a l’image que nous avons de nous-mêmes. Celui que nous croyons être, celui que nous voudrions être, celui que nous pensons que les autres voient. Là encore, tout n’est pas faux. Mais tout n’est peut-être pas à sa juste place.
Ces Fata Morgana nous confrontent à un étrange paradoxe : le contraire du vrai n’est pas toujours le faux. Seulement le vrai déplacé. Nous passons beaucoup de temps à vouloir distinguer le réel de l’illusion. Peut-être faudrait-il aussi apprendre à reconnaître, dans nos illusions, les fragments de réel qu’elles ont déplacés. Car il arrive que le réel soit vrai, mais pas là où nous croyons le voir.
