Juger moins, aimer plus

À défaut d’idées, nos contemporains ont des opinions. Et souvent, et sur tout. Elles circulent vite. Sur les réseaux, à la machine à café, dans les dîners. Elles tranchent, elles jugent, elles classent. Elles condamnent ou elles absolvent. Sans appel.

Mais qu’est-ce qu’une opinion ? Est-ce une pensée ou seulement une réaction ? On croit penser. On réagit. Il y a, dans l’opinion, quelque chose d’immédiat. Elle surgit avant même que le doute n’ait eu le temps de s’installer. Elle rassure. Elle donne le sentiment d’exister.

Elle nous place dans un camp. Et pourtant… Il suffit d’écouter. Derrière bien des opinions, il n’y a pas de pensée, seulement un écho. Flaubert l’avait vu avec une ironie cruelle : Bouvard et Pécuchet accumulent les savoirs comme on empile des livres, mais ne produisent que des idées reçues. Ils ne pensent pas. Ils répètent.

Nos opinions ressemblent parfois à cela : un conformisme qui se donne les airs du courage.

On parle de courant d’opinion. Mais que charrie-t-il, ce courant ? Et où nous emporte-t-il, sinon vers nous-mêmes, sans jamais nous y conduire ? 

Penser demande du temps. Du silence. Une forme de retrait. Avoir une opinion, c’est rapide. Penser, c’est lent. Or dans ce monde pressé, on a choisi la vitesse. Alors, peut-être, un seul exercice modeste et exigeant, une forme d’élégance intérieure : résister à la tentation d’avoir un avis sur tout. Apprendre à suspendre. À laisser place. À ne pas immédiatement combler le silence. Apprendre à hésiter, non par faiblesse, mais pour laisser advenir. Car c’est dans cet intervalle, dans ce presque rien, que la pensée commencera à naître. 

Et, peut-être aussi autre chose. Une qualité de présence, une attention plus juste. Un rapport au monde moins restreint, moins tranché. Alors, doucement, sans bruit, apprendre à “juger moins et à aimer plus“, selon la belle formule dont mon ami Marc a fait son mantra. Oui, aimer plus, juger moins : un programme de vie , tellement mieux qu’une opinion.

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