L’utile et l’important

Connaissez-vous l’histoire de l’infirmière australienne qui recueillait les derniers mots de patients mourants et leurs regrets ? J’ai longtemps cru qu’il s’agissait d’une légende urbaine. Eh non, Bronnie Ware a bien existé. Infirmière en soins palliatifs, elle est devenue célèbre pour avoir recueilli les paroles de patients en fin de vie.

Elle en a tiré un livre publié en 2012 où elle raconte les cinq regrets les plus fréquents exprimés à l’approche de la mort. Ce n’est pas une enquête sociologique au sens académique du terme. Mais ce témoignage porte un message d’une portée universelle.

Voici le top five des regrets recueillis par Bronnie Ware :

— J’aurais aimé avoir le courage de vivre une vie fidèle à moi-même, et non celle que les autres attendaient de moi.
— J’aurais aimé ne pas avoir travaillé si dur.
— J’aurais aimé avoir le courage d’exprimer mes sentiments.
— J’aurais aimé rester en contact avec mes amis.
— J’aurais aimé m’autoriser à être plus heureux.

Aucun de ces regrets ne concerne l’argent, la réussite sociale, les distinctions ou le pouvoir.

On ne regrette pas de ne pas avoir été plus « utile » au sens productif du terme, mais de ne pas avoir été plus vrai, plus présent, plus aimant. Ce que nous tenions pour important — carrière, rendement, performance — apparaît soudain secondaire. Et ce qui semblait fragile — relations, joie, fidélité intérieure — devient l’essentiel.

Au seuil de la mort, personne ne dit : « J’aurais dû optimiser davantage mon agenda. »
Personne ne murmure : « J’aurais dû améliorer mes indicateurs de performance. »

Sortons de l’idolâtrie moderne de l’utilitarisme. Notre époque a élevé l’utile au rang de divinité discrète. Est utile ce qui produit, ce qui rapporte, ce qui sert immédiatement à quelque chose ? L’utile est mesurable. L’important, non. L’utile rassure les gestionnaires ; l’important inquiète les consciences. Nous avons confondu la valeur et la fonction. Nous avons remplacé la finalité par l’efficacité. Or l’utile n’est qu’un moyen. L’important touche à la fin dernière.

L’utile appartient au temps court ; l’important traverse le temps. Et au soir de la vie, ce ne sont pas les instruments qui parlent. Ce sont les liens.

Peut-être faut-il simplement rétablir l’ordre qui nous fait homme : l’utile doit rester à sa place, celle du moyen. L’important relève du sens. On peut vivre très utilement et passer à côté de l’essentiel. On ne peut pas vivre vraiment sans rencontrer ce qui importe — ce qui ne sert à rien, sinon à donner sens à tout. Oui, il est des choses qui ne servent à rien, et c’est précisément pour cela qu’elles fondent tout.

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