Tout ce qui se trame au long de nos jours, ce que nous tissons, ce que nous tricotons et détricotons, toutes nos déchirures et nos raccommodages, tout cela constitue l’étoffe de nos vies.
Ainsi nos jours s’ordonnent, chaînes et trames,
broderies hésitantes où chaque fil compte,
même celui qu’on ne voit pas.
Nous vivons à coups de points lancés, petits points repris,
points rompus parfois :
un motif apparaît, s’égare, revient —
histoire de patience plus que d’adresse.
Certains avancent sous des étoffes râpeuses,
plus lourdes que des manteaux d’hiver,
où l’on devine les blessures non refermées.
D’autres s’installent dans des vies capitonnées,
où la certitude sert de doublure molle.
D’autres encore se drapent de brocards éclatants,
comme pour s’inventer un destin de parade.
Mais sous les habits du monde subsiste l’autre étoffe,
celle qui touche la peau intérieure.
Tulle fragile des commencements.
Serge ou bure des traversées austères.
Tissus synthétiques de nos modernités pressées,
sans âme, jamais froissés.
La voie profonde ne s’habille pas ainsi.
On commence, ni nu ni vêtu, dans la simplicité des origines.
On ceint le tablier pour mieux éprouver la texture du réel.
On apprend que chaque vie a son grain propre,
sa densité, sa résistance,
et que nul ne peut porter l’étoffe d’un autre
sans s’y perdre ou l’y étouffer.
De quoi t’habilles-tu ?
D’un voile qui protège le mystère sans le dissoudre ?
D’un manteau d’Arlequin, fait de contradictions toujours recousues ?
Et lorsque tombe la dernière parure,
que reste-t-il ?
La laine bourrue des heures longues
et la soie d’amour des instants de grâce.
Unique soie d’amour : pas de prêt-à-porter.
