Reprendre pied

Tout le monde glose sur l’intelligence artificielle. Mais avons-nous conscience que nous vivons déjà dans un monde artificiel ? Notre rapport à la lumière depuis l’irruption de la lumière électrique dans nos vies en est l’illustration parfaite. Finis la nuit naturelle et le rythme des saisons, la lumière artificielle a aboli la dimension cosmique de la vie humaine. La réorganisation des temps de travail à l’ère industrielle l’a prouvé. 

Et que dire de l’immédiateté de la communication qui abolit les distances, nos vies téléphonées, télévisées, où le temps et la distance n’existent plus. Illusion d’ubiquité. Nous sommes toujours en direct de quelque chose qui gomme la frontière entre le proche et le lointain, qui supprime l’attente, la patience du temps long. Dans ces vies artificielles, tout est tangentiel, en fuite permanente. On effleure la surface du réel. 

Faut-il s’étonner dès lors que de plus en plus de nos contemporains aient besoin de reprendre pied ? Ils partent dans le désert pour contempler des nuits étoilées. Ils prennent un bâton de pèlerin pour marcher vers Compostelle, pour éprouver la lenteur, la fatigue de la marche, l’expérience au pas des jours, ce qu’un weekend all inclusive, avion et hôtel, ne pourra jamais leur apprendre. 

Ils entrent dans la voie maçonnique de tradition, chemin de vie qui s’interdit tous débats politiques et sociaux, mais se consacre à l’essentiel : interroger le sens de la vie, habiter le monde avec justesse, inscrire l’action humaine dans une profondeur qui la dépasse. Tout le contraire d’un stage de développement personnel

Besoin de reprendre pied avec le réel. Pas pour devenir un Amish frileux qui refuserait la vie commune du siècle mais pour éviter de se transformer en zombie furieux, affolé par les phares de l’immédiat. 

Reprendre pied car la réalité est plus vaste que ce qu’elle donne immédiatement à voir, et parce que l’homme ne se construit qu’en se laissant travailler par ce qui le dépasse. Être fidèles à des gestes et des paroles, des symboles transmis qui ont une mémoire. Ils nous précèdent et nous dépassent. Ils nous engagent aussi : ce que nous recevons, nous aurons à le transmettre. 

Pour que d’autres après nous ne perdent pas pied, et puissent grandir dans le grand vent naturel de la vie infinie. 

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