Ils ne marchent pas droit.
L’un sort d’une nuit de lutte avec Dieu, l’autre avance, chaussé d’une seule sandale.
Jacob le Déhanché, Jason Monocrépis, une même marche ou démarche : celle de l’homme qui avance autrement. Deux noms, deux blessures, deux sources – Jérusalem et Athènes.
Dans la Genèse, Jacob lutte jusqu’à l’aube avec l’être mystérieux. L’ange touche sa hanche et la démet. Jacob devient boiteux. C’est à ce moment-là qu’il reçoit un nom nouveau : Israël, celui qui a combattu avec Dieu et avec les hommes.
La blessure n’est pas une punition, mais une naissance. Elle fait de lui un vivant décentré, un marcheur d’alliance. Il a vu la Face et ne peut plus marcher comme avant.
Jason, dans les récits grecs, porte lui aussi un signe : monocrépis, celui qui n’a qu’une sandale. Ainsi s’annonce son destin. Il ne foule pas le sol des hommes d’un pas égal. Déjà il est entre deux rives, entre les dieux et les mortels.
Celui qui part en quête de la Toison d’or ne saurait être parfaitement symétrique : la perfection ne part pas à l’aventure.
Jacob boite de Dieu, Jason boite du destin.
Mais tous deux témoignent d’une même vérité : l’équilibre se conquiert.
La marche droite est celle des ignorants. Les initiés savent qu’ils avancent bancals, blessés, inclinés. Ils savent que la lumière déplace. Oblique. Leur corps se souvient du feu.
Nous marchons, porteurs de nos torsions intérieures.
Il faut perdre un peu de stabilité pour entrer dans le mystère.
Il faut consentir à la faille pour qu’y passe le souffle.
La hanche disjointe, la sandale manquante : signes de l’inachevé, traces du passage.
Ceux qui ont tout bien aligné, tout prévu, tout protégé, ne rencontrent rien.
Mais celui qui accepte de chanceler apprend à se laisser conduire.
L’esprit ne se tient pas en équilibre : il danse.
Et parfois, la grâce commence par une torsion.
Illustration : La lutte de Jacob avec l’ange (détail), par Paul Gauguin (Édimbourg, Galerie nationale d’Écosse).
