« On n’a qu’une vie, affirme le premier.
Il faut cueillir le jour qui passe, boire la coupe tant qu’elle est offerte,
jouir du présent puisque demain n’est pas promis.
Une vie, donc, qu’il faudrait emplir, user, dévorer
avant qu’elle ne s’éteigne.
— On a deux vies, rétorque le deuxième,
et la seconde commence quand on prend conscience
qu’on n’en a qu’une.
Voilà l’éveil : l’instant où l’on comprend que le temps n’est pas infini.
Alors la hâte se fait gravité,
l’instant se charge d’éternité,
et l’homme découvre la valeur de chaque souffle.
Cette deuxième vie est celle de la lucidité.
— Mais non, mes amis, intervient le troisième.
Vous oubliez l’essentiel : on a trois vies, à vivre toutes ensemble.
La première, c’est la vie du corps,
terre lourde et fragile,
qu’il faut labourer et soigner,
entraîner et protéger,
car elle est la glaise où s’inscrit notre passage.
La deuxième, c’est la vie de l’esprit,
qu’il faut aiguiser par l’étude, la parole, l’échange, le discernement.
C’est le souffle qui porte la pensée,
le vent qui pousse la raison,
la respiration des mots et des idées.
La troisième, c’est la vie de l’âme,
vie intérieure, silencieuse, fragile et pourtant indestructible.
Elle est le feu secret qui brûle sans consumer,
la flamme intérieure qui oriente,
soleil invisible qui luit dans la ténèbre.
Prenez soin de cette troisième vie :
la seule qui nous oriente vers la beauté et la bonté,
celle qui éclaire les deux autres
en ouvrant le passage à l’éternelle lumière,
pour vivre avec Celui qui est plus intime à nous-même que nous-même.
La première vie passe,
la deuxième s’use,
mais la troisième demeure.
Et c’est en la vivant
qu’on découvre enfin
la Vie qui ne passe pas. »
Illustration : Pierre Soulages, photo personnelle, Musée Soulages, Rodez.
