Pauvre tolérance qui, en France, n’aurait la qualité que de demi-vertu. La tolérance comme un fardeau, un pis-aller, toujours octroyée à celui que l’on tolèrerait sans vraiment l’accepter. Comme une violence faite d’abord à soi-même, un renoncement à nos propres jugements, une amputation, pour s’achever et se vautrer dans un lâche relativisme ou une confortable indifférence.
Non, la tolérance que nous avons à construire est tout autre chose. C’est un dépassement et d’abord une ascèse. Souplesse contre rigidité. Les charpentiers le savent bien : pour constituer une structure solide, tous les éléments doivent parfaitement s’ajuster mais ils ont besoin d’une tolérance qui permet à l’ensemble de rester vivant, pour ne pas casser et supporter toutes les contraintes. Tolérance et résistance des matériaux, tolérance et résistance de l’homme, de l’homme par rapport à lui-même ; de l’homme en société, par rapport à ses frères, dans ce qui est notre condition d’homme, à savoir notre exercice permanent plus ou moins réussi de la fraternité. Ajuster, c’est accueillir l’autre, le respecter et entrer en dialogue pour construire une paix vraiment charpentée. La tolérance n’est pas un but, un point d’aboutissement, c’est plutôt une condition première. La tolérance comme étape nécessaire à la reconnaissance de l’autre.
Si tu as des difficultés avec le mot “tolérance“, passe alors par le mot “intolérance“, et tu comprendras tout de suite de quoi il s’agit. Car de même qu’on peut avoir des difficultés à définir la paix, on sait ce qu’est la guerre. Et quand tu auras accompli ce détour, tu conviendras – peut-être avec moi en toute tolérance – que le contraire de l’intolérance n’est plus exactement la tolérance, mais peut-être le mot “respect“. Alors peut commencer un chemin de fraternité et de paix. Patience, persévérance, acceptation, comme une réception. Pas de “eux“ et “nous“, il n’y a que le seul “nous“ qui vaille. Aimer plus, juger moins.
